La première crise du Gabon indépendant, avec un pays voisin, procède d’un match de football.
Deux ans jour pour jour après notre accession à la souveraineté internationale, l’équipe nationale gabonaise reçoit, le 17 août 1962 au stade Révérend Père Lefèvre de Libreville, « Les Diables Rouges » du Congo Brazzaville. Le match se joue dans le cadre de la Coupe des Tropiques.
A la surprise générale et contre le cours du jeu, les Gabonais d’Azingo National ouvrent la marque. Les spectateurs explosent de joie et leur bonheur est au comble lorsque leur équipe ajoute deux buts supplémentaires. Score final, 3 buts à 1 pour le Gabon.
Les Congolais sont décidés à prendre leur revanche le 16 septembre à Brazzaville, lors du match retour. Ce jour, le stade Eboué qui accueille la rencontre s’avère trop étroit au regard de la foule qui y a effectué le déplacement. L’ambiance est survoltée. Les insultes et les sifflements fusent de partout dès l’entrée des Gabonais sur la pelouse. L’arbitre Camerounais de la partie est également pris à partie. Le match se terminera sur le même score de 3 buts à 1 qu’à l’aller, mais cette fois-ci en faveur du Congo.
Les 25.000 spectateurs veulent plus qu’une victoire sur le terrain. L’arbitre, pourtant impartial tout au long de la partie, est conspué et doit être protégé par la police. Les joueurs gabonais sont pourchassés et ne doivent leur salut qu’en se réfugiant sous les gradins. Ils devront attendre plus de deux heures pour que la foule se disperse avant de pouvoir regagner, sains et saufs, leur camp de base.
De retour le lendemain à Libreville, les Gabonais qui ont participé ou assisté au match, rendent compte de l’accueil qui leur a été réservé. La tension monte dans les quartiers, notamment aux abords des buvettes. Des expatriés congolais qui passent à proximité sont invectivés, parfois molestés. Des groupes de jeunes excités se répandent dans la ville. La police intervient et arrête une soixantaine de trublions. Ils sont rapidement libérés lorsque l’on apprend que trois Gabonais ont été blessés à coups de hache. La chasse à l’homme est lancée, la police rapidement débordée.
Le Président Léon Mba, devant la gravité des évènements, ordonne à la Gendarmerie nationale d’intervenir et il impose un couvre-feu à partir de 19 heures. Il décide également de rapatrier tous les Congolais qui le souhaitent vers leur pays d’origine, par voies terrestre, aérienne ou maritime, afin de les protéger et de séparer les belligérants.
Pendant ce temps, la situation a dégénéré au Congo. Les ressortissants gabonais sont pourchassés, molestés, voire tués. Leurs maisons sont pillées, brûlées, détruites… La violence est telle qu’elle devient incontrôlable. Les émeutiers congolais s’en prennent également aux autres étrangers : Camerounais, Dahoméens, Togolais, etc. Le Président Youlou décrète à son tour l’état d’urgence, regroupe les Africains étrangers sur la base aérienne de Brazzaville sous la protection des Forces de la Communauté.
Quelques jours plus tard, les Congolais évacués par voie maritime débarquent à Pointe-Noire. En entendant les récits forts exagérés de leurs compatriotes, les militaires et les policiers chargés du service d’ordre perdent alors leur sang froid et se retournent contre les nombreux étrangers qui attendent sur le quai avant d’être rapatriés à leur tour. Les forces de l’ordre tirent sur les pauvres malheureux épuisés par l’attente. L’on relève 46 morts et plus de 400 blessés, parmi lesquels de nombreux Gabonais.
Les relations diplomatiques entre le Gabon et le Congo sont rompues. La tension entre les deus pays est extrême. Une médiation est entreprise à l’initiative à l’initiative du Président camerounais Amadou Ahidjo qui parvient à réunir début novembre à Douala une Conférence à laquelle participeront, outre les Présidents Léon Mba et Fulbert Youlou, les représentants d’autres pays frères. Après plusieurs jours de discussions, le 04 novembre 1962, les belligérants se réconcilient et ils décident d’indemniser, chacun en ce qui le concerne, les victimes de cette guerre du football. Pourtant, les relations entre les deux pays resteront encore tendues pendant de longues années. La faute en incombant probablement au contentieux colonial et à l’évolution divergente des régimes politiques que connaîtront le Gabon, à l’économie délibérément libérale, et le Congo, adepte du socialisme scientifique.
